Est totalitaire toute société où le bouc émissaire réassume son rôle immémorial d’instaurateur et de restaurateur de transcendance, mais dans un climat trop influencé par le savoir biblique et chrétien – le savoir précisément de ce qu’est un bouc émissaire por ressusciter vraiment l’illusion des amis de Job et de tous ceux qui croient vivre dans un univers sans défaut. Les amis décrivent naïvemement cet univers régi par une justice infaillible, univers sans doute atrocement cruel, mais, sans tomber dans le néo-primitivisme, on peut admettre que l’inébranlable conviction de ceux qui l’habitaient lui conférait une espèce d’innocence et de fraîcheur dont les étouffantes parodies totalitaires sont depourvues.
L’exigence de perfection absolue pourrait bien être le point commun entre la société des «amis» et les sociétés totalitaires actuelles. Devant des imperfections trop évidentes pour être niées, devant tout ce qui se refuse trop visiblement à fonctionner correctement, la réaction totalitaire n’est jamais d’abord pragmatique mais judiciaire. Pour aboutir à dessolutions concrètes, l’état d’esprit le plus fécond consiste à penser qu’il n’y a peut-être pas de «coupable». Pour apprendre à guérir la peste, il faut d’abord renoncer aux oracles de Laïos, renoncer à la chasse au bouc émissaire. Les univers totalitaires renoncent à ce renoncement. Ils réintègrent à leur insu, au nom du «progrès», l’univers mental admirablement défini par Eliphaz:
Souviens-toi : quel est l’innocent qui a péri?
Où donc as-tu vu des justes exterminés?
Je parle d’experience: ce qui labourent l’iniquité
et sèment l’affliction les moissonent.
Sous l’haliene de Dieu ils périssent,
au souffle de sa colère ils sont anéntis (4, 7-9)
On comprend sans peine pourquoi les trois amis pensent comme ils le font. Ils ont toujours participé aux affaires dont parle Eliphaz du côté des lyncheurs, du côté de la communauté. Les Justes sont ceux qui ne se font jamais lyncher et qui finissent leur existence aussi bien qu’ils l’ont commencée.
Ceux qui se font lyncher, en règle générale, ne sont pas là pour en parler: cela précisément fait des discours de Job une exception extraordinaire et une abomination pour tout un univers qui ne peut voir dans ses plantes qu’une subversion impardonnable de l’idée même de justice divine.
Aux yeux des amis, tant qu’il n’y a pas de Job pour troubler le jeu du processus victimaire, tout est forcément pour le mieux dans le meilleur des mondes. La vengeance divine pourchasse toujours les autres; seuls les méchants, de toute évidence, se font piétiner par la foule. Dans ces conditions, n’est-il pas naturel de penser que le monde est extrêmement bien fait?
Ceux que le mécanisme du bouc émissaire enveloppe et persuade entièrement vivent das un monde toujours conforme aux exigences de la Justice. Si, momentanément, ce monde cesse d’être juste, tôt ou tard le processus victimaire interviendra pour le rétablir dans sa perfection. Les amis constatent bien cela dans le cas de Job, comme le narrateur du Psaume 73. Les armées célestes sont parfois un peu lentes à se mettre en route mais, une fois qu’elles s’ébranlent, le compte des malandrins est vite réglé. Toujours, en fin de compte, les bons et les méchants reçoivent du dieu ce qu’ilsméritent en ce bas monde. C’est la très puissante idée de la rétribution: aspect essentiel de tout système de représentation mythologique.
«La route antique des hommes pervers» René Girard, Grasset 1985, pp. 140-141